Marcel et la tortue Jeanine

18 Avr

Marcel Pulami avait décroché un sale boulot. Il était devenu agent de sécurité dans un supermarché de banlieue. Entre les morveux qui égaraient leur doudou au rayon alcool et les ados boutonneux qui ouvraient des paquets de biscuits pour goûter à l’œil, son métier se révéla très vite d’une grande pénibilité.

Si au moins le chef ne service n’était pas aussi borné! Une vraie tête de buffle! Pour lui, le client avait toujours raison, c’est à peine s’il n’offrait pas les restes aux grignoteurs que Marcel chassait du magasin manu militari. A chaque fois, son supérieur se tournait vers lui, tête baissée, cornes menaçantes et naseaux fumants, et l’invectivait devant les clients sur le parking. Présomption d’innocence, respect du client, façons de procéder, le client est toujours roi, autant de conneries qu’il n’écoutait que d’une oreille. Ah! Qu’aurait-il donné pour pouvoir quitter ce travail et planter là cet abruti! Malheureusement, le poisson ne se déposait pas tout seul dans l’assiette, et il avait besoin de ce poste pour vivre.

Le début de l’après-midi se déroula sans trop de problèmes. Il géra une crise en caisse, après qu’une grand-mère vipère s’était de nouveau faufilée entre les clients pour poser ses achats en tête de peloton. Il sépara aussi deux animateurs de rayon qui se bagarraient pour une querelle territoriale: une chèvre déguisée en fromage et un lézard affublé d’un costume de mouton vantaient les mérites de leurs produits dans le même rayon; la chèvre bêlait trop fort et le lézard persiflait sur la marchandise de sa concurrente. Marcel se préparait ensuite à surveiller le rayon distillerie, quand il se rendit compte qu’il était l’heure de sa pause.

En quelques bonds, il fut dehors. Ah! Le vent frais de la liberté, même s’il était chargé en pollution et qu’il ne pouvait en profiter que 28 minutes encore! Il traversa la route et s’arrêta devant un petit commerce, Les Belles Miches de Jeanine. Tout était parfait. L’enseigne, lettres d’or peintes sur un panneau turquoise; la vitrine, propre et alléchante; l’intérieur, rempli de clients toujours polis et respectueux… Et Jeanine. Heureusement qu’il y avait Jeanine dans ce monde pourri. Ses pâtisseries étaient les plus belles et elles chassaient le plus noir des cafards. Il attendit qu’il y ait un peu moins de monde et entra à l’intérieur.

Le visage de Jeanine s’illumina à la vue de Marcel. Le teint vert de son visage rosit, elle eut un coup de chaud sous la carapace. Quel animal ce monsieur Marcel ! Son pelage jaune et noir, qu’elle imaginait doux et chaud, ses yeux qui restaient vifs et rieurs malgré son emploi difficile, ses pattes puissantes… Et que dire de sa façon de la regarder… S’en était presque indécent ! Elle en était sûre, il la désirait ! Mais qu’attendait-il ? Sa propre timidité la faisait rentrer dans sa carapace, et elle ne pouvait prendre le risque de se tromper…

« Courage Marcel, c’est la bonne… Courage ! Allez, invite-la à sortir ! Ne passe pas pour un idiot, sois le maître de la situation… Prétexte n’importe quoi, une nocturne au magasin, un coup de main pour le pétrin, des cours de dessin… N’importe quoi pour la revoir ce soir! »

« Inspire… Expire… Doucement… Pourvu que je ne fasse pas de gaffe… Sois belle et tais-toi comme dirait ma mère. Balivernes! Il faut bien que je lui réponde! Allez Jeanine, dis quelque chose! »

Elle s’arma de courage et acquiesça, sans qu’elle sache exactement quoi. Elle n’avait as du faire de bourde, car le visage de Monsieur Marcel s’illumina, et il quitta la boutique en trois superbes bonds, ragaillardi et heureux. Oui, elle avait dit oui ! Mais oui à quoi ? Son cerveau s’embrouillait, l’émotion avait été trop forte, il ne se souvenait plus de ce qu’il lui avait dit…

Le reste de la journée fila comme un nuage pour tous les deux. Une jeune tigresse camoufla des cosmétiques dans son sac sous le nez de Marcel, tandis que Jeanine fit brûler une fournée de petits pains au chocolat. Le sourire aux lèvres, le regard vague, ils ne s’aperçurent de rien. Ni les rires de hyène de la complice de la voleuse, ni les cris affolés de la vendeuse de Jeanine ne les sortirent de leur rêverie. Tous deux avaient hâte de se revoir le soir-même, comme convenu.

Marcel passa par l’arrière-boutique pour rejoindre sa belle. Penchée au-dessus d’une table blanche de farine, elle pétrissait de ses lourdes pattes puissantes. Une vraie professionnelle. Ses yeux mi-clos restaient concentrés malgré la fatigue accumulée lors de cette longue journée de travail. Marcel entra, elle sourit, et sans un mot, il referma la porte derrière lui…

Quelques semaines plus tard, Jeanine pondit six magnifiques oeufs bariolés qu’elle s’empressa de dissimuler. Le dimanche suivant, elle annonça à Marcel que d’heureuses surprises l’attendaient, bien cachées dans le jardin. Il fouilla et devint fou de joie en découvrant sa future et nombreuse descendance. Ce fut leur toute première Pâques ensemble.

Oeufs de tortue Pascale

Conte de mi-saison développé par Sadaya sous l’insoutenable pression tyrannique de Vent d’Angers. Toute ressemblance avec des animaux de fiction n’ayant jamais existé serait pur produit de votre accidentelle imagination.

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13 Réponses to “Marcel et la tortue Jeanine”

  1. mojojoj1 18 avril 2014 à 19:45 #

    Bistroman fut donc la muse de Sadaya. Et Sadaya, le nègre de Bistroman. Un côté Alexandre Dumas.

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    • bistroman 18 avril 2014 à 21:06 #

      Si les muses commencent à avoir des nègres, que vont contenir les oeufs ?
      😕

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      • Polina 19 avril 2014 à 10:08 #

        Pourquoi pas des poules, vu qu’on ne sait toujours pas qui de la poule ou de l’oeuf… 😉

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  2. marlaguette 18 avril 2014 à 21:16 #

    Tu te débrouilles bien tout seul 😉

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  3. mooonalila 18 avril 2014 à 21:36 #

    Comme c’est mignon… 😀 😉

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  4. Biche 18 avril 2014 à 22:07 #

    Etre un homme animal dénommé Marcel est très difficile…
    Heureusement que quelques tortues Jeanine existent dans leurs petits magasins tout propres et bien rangés.
    Il faut en prendre bien soin ; elles sont précieuses et rares..

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  5. Biche 19 avril 2014 à 18:40 #

    Message du fantôme de Joe Dassin

    Mais que fait la Police ?

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  6. Biche 19 avril 2014 à 18:48 #

    Message du fantôme de Joe Dassin

    MAIS QUE FAIT LA POLICE ????????????!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

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  7. Leodamgan 20 avril 2014 à 10:36 #

    Quelle ménagerie..
    Mais je me disais en lisant que ce n’était pas votre style habituel!.

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    • DamNed 20 avril 2014 à 10:58 #

      Bonjour, je viens de chez Sadaya, et j’approuve le tandem ! Et il me semble bien que ce nouveau blog promet de belles découvertes …

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  8. marlaguette 21 avril 2014 à 09:12 #

    Où est passé le billet sur l’hymne ?

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  9. ◘ẅ◘ 28 avril 2014 à 22:40 #

    Tu n’as pas honte ??

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